MANIFESTE DU LIREL


Lectrices et lecteurs,
Chercheurs et chercheuses d’infini,
Âmes sœurs et esprits aux atomes crochus
en qui ont résonné, résonnent et résonneront,
comme dans ce texte1,
les mots d’Aquin et d’Hébert,
de Miron et de Baudelaire,
de Giguère et de Césaire,
de Saint-Denys Garneau et de Borduas,
de Lalonde et de Zola… 

Consœurs, confrères, 
qui êtes lié.es par ce fraternel et mystique chaînon
grâce auquel les morts continuent de parler aux vivants
et les vivants arrêtent un peu de mourir,

célébrons ensemble
cet héritage,
cette pratique vivante,
cette vocation
par laquelle les géants du passé
invitent les nains que nous sommes
à grimper sur leurs épaules
pour voir plus loin en nous
et autour de nous… 

Parlons littérature ! 

Chères étudiantes et chers étudiants,
il est si beau de vous voir
penché.es sur les répliques de Mouawad ou de Tremblay;
de vous voir vous approprier les vers de Rimbaud, de Nelligan, de Neruda ou de Bacon;
de vous entendre débattre à savoir qui de la Cigale ou de la Fourmi est la plus à blâmer;

il est si beau de voir votre œil s’aiguiser au contact des livres
pour démasquer les Tartuffe et autres hypocrites
et sentir venir de loin toutes les rhinocérites.

Collègues,
il est si beau de vous entendre parler des œuvres
qui vous ont appris à nommer, à écouter, à sentir et à aimer,
qui vous ont appris à lire et à écrire entre les lignes et dans les marges,
qui vous ont permis de déchiffrer ce qui se cache
sous les masques, sous les carapaces, sous les armures,
qui vous ont appris à bâtir des ponts et à faire tomber les murs;

il est si beau de vous entendre parler des œuvres
qui vous ont appris à vivre et fait apprivoiser la mort
qui vous ont fait voir la lumière et comprendre la noirceur  
qui vous ont bouleversé.es,
qui vous ont fasciné.es
et que, dans un élan de générosité,
vous avez voulu enseigner. 

Mais quand nous parlons « taux de réussite »,
quand nous get down to brass tacks  
pour parler devis et méthodologie,
idées principales et secondaires,  
c’est là que nous nous rappelons… 

que nous sommes les héritiers désenchantés
d’une Réforme qui, en 1994, a conduit au
mariage infécond de l’approche par compétence
et de l’approche historique de la littérature,
mariage qui a fini par dériver, au fil du temps,
vers le formalisme et le technicisme ;
union de raison sans passion
qui, à la longue, a perverti les cours de lettres
en leçons procédurales 
où l’on a confondu les finalités de l’expérience littéraire
avec l’enseignement de discours préformatés
appelés analyse littéraire, dissertation explicative et dissertation critique.  

Collègue, comme moi, parfois,
Marches-tu à côté d’une joie,
D’une joie qui n’est pas à toi,
D’une joie à toi que tu ne peux pas prendre ? 
Marches-tu à côté de toi en joie ? 

Nous aussi, nous sommes coupables,
d’avoir parfois cédé au confort et à l’indifférence;

d’avoir préféré donner la recette,
indiquer quel ingrédient mettre dans la première phrase,
la deuxième phrase, la troisième phrase et toutes les suivantes,
pour un résultat qui laisse tout le monde sur sa faim;  

d’avoir espéré pallier les lacunes de nos élèves, leur désintérêt,
par des formules toujours plus simples, toujours plus désincarnées;  

d’avoir rendu facultative la lecture même des textes
à force de commentaires et d’analyses préalables
censés fournir des repères rassurants; 

d’avoir réduit la pensée à ce qui entrait dans des cases,
des petites cases toutes droites
desquelles rien ne déborde,
des cases trop étriquées
pour que s’exprime rien qui émeuve, qui brille
par son intelligence et son originalité.

Quelle dérive ! Quelle démission !

Nous sommes une foule criarde passée à côté de son cri,
mystifiée par les devis au point de douter de la validité d’autre chose,
d’autres rapports à la littérature…
enchantés, subjectifs, libres. 

Ah, collègues… 
Rappelons-nous que nous avons hérité
d’un humanisme ayant eu à cœur
la continuité culturelle du patrimoine occidental,
la rencontre par les élèves des grands textes du passé,
la transmission et la valorisation de la langue
d’une langue que nous aimons
dans toute son histoire, dans tous ses états; 
d’une langue dont nous veillons à assurer la vitalité, 
que nous continuons à façonner
à l’image de notre manière d’habiter le monde. 

Et surtout, rappelons-nous aussi que nous sommes
les héritières et les héritiers d’une Révolution
qui ne fut pas aussi tranquille qu’on se plaît à le croire,
du Rapport Parent et de son humanisme
nouveau, pluriel, porteur d’une culture générale
agissant comme « garde-fou […] contre les excès de la spécialisation »
et nourrie tout autant par la culture littéraire
que par la culture populaire, la culture scientifique et la culture technique.  

Nous sommes fier.ères que le réseau collégial ait fait
de la littérature et de la philosophie
des piliers de la formation générale commune.  

Nous avons hérité d’une culture de l’écrit et de l’oral aux influences multiples :
française, canadienne-française, québécoise, autochtone, européenne, américaine, africaine, asiatique.
Notre identité s’est nourrie de sa diversité. 

Les livres habitent nos espaces de vie.
Ils sont nos colocataires, nos compagnons, nos conseillers et nos confidents,
mais il est si facile de se détourner d’eux
dans un monde où notre attention
est vendue à prix fort sur les marchés mondiaux… 

J’ACCUSE ma société de se contenter d’une culture du divertissement qui, par ses récits convenus, ses images banales et ses personnages stéréotypés, contribue à l’appauvrissement de l’imaginaire et à l’aliénation des êtres. 

J’ACCUSE ma société de se déresponsabiliser devant les géants du Web qui travaillent sans relâche à capter, à accaparer et à altérer notre attention, à la détourner encore et encore de tout ce qui est synonyme de lenteur, de nuances, d’effort et d’élévation. 

J’ACCUSE ma société de nourrir une culture qui encourage le manichéisme des chambres d’écho,
favorise le prêt-à-penser, la polarisation et la montée des fanatismes de toute nature (idéologique, politique, religieuse). 

J’ACCUSE ma société de céder au développement d’une culture qui pousse l’exercice du jugement vers l’arbitraire et le péremptoire, qui mène à la négation de l’altérité et entrave l’empathie, cette libre circulation entre les âmes que permet justement l’œuvre littéraire.   

Collègue,
as-tu, comme moi, cette impression
que la littérature coule en flammes au milieu du temps présent
pendant qu’on s’étourdit à d’autres choses ? 

Nous, du LIREL,   

… pensons qu’il est grand temps
que la « compétence » de nos élèves
englobe non seulement leur intelligence,
mais aussi leur sensibilité et leur créativité,
et qu’ils puissent rendre compte plus librement
du choc de leur imaginaire avec les univers littéraires. 

Nous machinons des échanges,
des opérations, des alchimies, des jeux d’équilibre,
nous nous inspirons des recherches récentes
et des meilleures pratiques de nos collègues
pour concevoir, mettre à l’épreuve et rendre disponibles
des dispositifs didactiques qui favorisent
des expériences réellement littéraires, vivantes et transformatrices. 

Nous invitons nos élèves
à faire de la littérature et de la langue
une expérience plus riche, plus vivante et plus diversifiée,
dans l’espoir d’en faire des lectrices et des lecteurs pour la vie.   

Nous voulons remettre au cœur de nos classes le dialogue
et la formation de l’individu dans toutes ses facettes.  

Nous croyons à la solitude rompue comme du pain par la poésie

Et nous savons que nous ne sommes pas seul.es. 
Vous êtes des dizaines, des centaines, venus de partout, pour sentir que vous n’êtes pas seul.es.   

Collègues,  
Collègues au cœur fier à tout rompre 
Collègues à la passion inusable 

La correction, c’est notre vie de vie,
Notre batèche de vie…

Mais pour faire vivre l’expérience littéraire 
Pour encourager un usage créatif, heuristique et ludique de la langue  
Pour explorer le sens et les consciences, 
Rien ne vaut un enseignement libéré
de la seule explication de texte, 
de la démonstration de vérités préétablies. 

Il est grand temps de mettre fin à l’inféodation de la littérature
au préformatage des idées,
au saucissonnage uniforme de la pensée
en sujet amené, posé et divisé. 

À l’étiquetage insignifiant de procédés d’écriture
nous opposons une ouverture à la subjectivité dans toutes ses déclinaisons.
Elle seule saura cultiver notre humanité et celle de nos élèves.

Par-delà l’interprétation convenue, attendue,
du fauteuil où l’on reste, s’endort et meurt,
faisons place au questionnement,
à l’ouverture et à l’incertitude
entre une interprétation et l’autre,
afin de trouver l’équilibre impondérable entre les deux. 

Place à l’imaginaire ! 
Place à la sensibilité ! 
Place à l’intelligence ! 
Place à l’exercice du jugement ! 
Place à la langue inventive !

Place aux lecteurs !  

Toi, l’étudiante, qu’on a convaincue que la vraie vie est ailleurs
et pour qui les expériences scolaires comptent si peu
que tu les considères comme du temps perdu.

Pour vivre la vraie vie : ouvrir un livre comme on ouvre les ailes avant l’envol décisif. 
Pour ne pas perdre son temps : le retrouver dans la mémoire longue des romans. 

Toi, l’étudiant, dont la vie effrénée t’oblige, crois-tu, à lire en diagonale,
à doser tous tes efforts en fonction de ce qui t’apparait le plus rentable
à court terme et en termes chiffrables.

Pour échapper aux grilles des horaires : aller ailleurs par métaphores et par métamorphoses.
Pour aimer un poème : marcher librement dans ses pas perdus. 

Toi qu’on a convaincu.e que ta valeur se mesurait à la hauteur de ta cote R. 

Pour voir clair en soi : se lire comme un roman.
Pour avoir la cote : étudier les lettres qui errent. 

Toi qui crois qu’un robot conversationnel peut se substituer à ta subjectivité,
que ses créations instantanées peuvent remplacer ta pensée.

Pour la joie du jeu littéraire : dire je comme un autre. 
Pour se voir dans le miroir du livre : marcher dans sa direction, yeux grand ouverts,
lèvres closes, cœur battant. 

Toi qui, contaminé par la confusion de notre époque,
juge préférable de réussir que d’apprendre,
d’avoir des opinions plutôt qu’une tête bien faite,
d’avoir des certitudes plutôt qu’une intelligence sensible,
d’avoir des notes qui s’accumulent plutôt qu’une culture qui te donne des racines et des ailes.

Pour un voyage en toutes lettres : visiter sa langue comme on visite un pays étranger. 
« Pour aller loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer. » (Giguère)

Toi, jeune lecteur, jeune lectrice,
J’aimerais t’offrir le luxe de la littérature
— du sens, du temps, de la créativité,
de la liberté, de la profondeur, de la nuance et
de l’inquantifiable. 

Collègues, osons. 

OSONS offrir des rencontres littéraires qui suscitent plus de questions qu’elles n’offrent de réponses.

OSONS permettre des interprétations qui bousculent parce qu’elles ne s’excluent pas mais coexistent, s’enrichissent, se répondent les unes les autres.  

Dans ce 21e siècle qui se caractérise par une polarisation toujours plus grande, OSONS former des personnes qui tolèreront et cultiveront l’incertitude en même temps qu’elles se griseront de la nuance et de la multiplicité des interprétations. 

Que celles et ceux tenté.es par l’aventure se joignent à nous.
Au terme imaginable, nous entrevoyons nos classes libérées
de l’hégémonie de l’utilité à courte vue.

D’ici là, sans repos ni halte,
nous poursuivrons dans la joie
nos expérimentations libérantes.  


1 Sous l’égide de Montaigne et de Michel de Certeau, les auteur.es de ce texte ont « braconné », dans les grands textes littéraires de la francophonie, des formules inspirantes et des tournures de circonstance. Nous reconnaissons ces emprunts qui sont autant d’hommages à des écrivain.es que nous aimons. Pour éviter d’alourdir le texte et pour ne pas priver nos lecteurs et lectrices du plaisir de les identifier, nous avons choisi, nous inspirant du magnifique poème de Miron « En une seule phrase nombreuse », de ne pas laisser traces de nos emprunts.


Version officielle en format imprimable et diffusable.

Ce texte a été lu pour la première fois lors de la Journée d’étude du LIREL 2024, accompagné d’un visuel.